Prix de Flore 2026 : Lucie Rico récompensée pour « Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? »

Le mercredi 4 novembre 2026, au Café de Flore, le jury a remis le prix de Flore 2026 à Lucie Rico pour son troisième roman, Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, paru chez P.O.L à la fin du mois d’août. Le titre rappelle les films d’horreur italiens des années 1970, et ce n’est pas un hasard. Voici ce qu’il faut savoir sur le livre, sur son autrice et sur ce prix pas tout à fait comme les autres.

Couverture du roman de Lucie Rico "Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?" (P.O.L.). Prix de Flore 2026

Lucie Rico, lauréate du prix de Flore 2026

Le vote a été serré : sept voix pour Lucie Rico, cinq pour Iman Ahmed, autrice d’Abdallah superstar (Actes Sud). La sélection finale ne comptait cette année que des femmes. Ce détail a son importance dans un automne où les grands prix ont surtout couronné des hommes : Livres Hebdo rappelle que les femmes ne représentent que 10,6 % des lauréats du Goncourt et 19 % de ceux du Renaudot.

Pour Lucie Rico, la saison avait déjà bien commencé. En octobre, elle a reçu le prix Blù Jean-Marc Roberts, et son roman figurait dans les sélections du Médicis, du Femina, du Wepler et du Décembre, ainsi que parmi les finalistes du prix des Deux Magots. Selon Livres Hebdo, il s’en était vendu plus de 15 500 exemplaires au moment du prix, davantage que ses deux livres précédents.

Elle succède à Rebeka Warrior, couronnée en 2025 pour Toutes les vies (Stock).

Le prix de Flore, un prix à part

Frédéric Beigbeder et Carole Chrétiennot ont fondé le prix de Flore en 1994, avec Françoise Sagan pour marraine de la première édition. Il distingue chaque année un écrivain ou une écrivaine en début de parcours, avec une préférence assumée pour l’audace. La récompense a deux volets : un chèque de 6 150 euros, et un verre de Pouilly-fumé gravé au nom du lauréat, servi chaque jour au Café de Flore pendant un an.

Le jury 2026 réunissait Frédéric Beigbeder, Jacques Braunstein, Manuel Carcassonne, Carole Chrétiennot, Michèle Fitoussi, François Reynaert, Jean-Pierre Saccani, Bertrand de Saint-Vincent, Christophe Tison, Philippe Vandel, Jean-René van der Plaetsen et Arnaud Viviant.

De quoi parle « Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?

Jennifer est plutôt contente de sa vie. Puis son clavier d’ordinateur tombe en panne, et une phrase apparaît à l’écran, coupée net : devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser, quelqu’un appuie sur pause, et… La suite manque. Jennifer, elle, ne pense plus qu’à ça.

Elle a peu de choses pour avancer : Perpignan, la ville où elle a grandi ; la scène du baiser dans le film ; la présence de son grand-père ; une tache de sang sur le petit pull jaune qu’elle portait ce jour-là. Alors elle se lance dans un projet un peu fou : reconstruire à Perpignan, au détail près, l’appartement de son grand-père, pour rejouer la scène et comprendre ce qui s’est passé. Le décor devient l’archive d’un traumatisme dont elle ignore encore la nature. Plus elle cherche, plus la logique lui échappe, et plus la vérité se déforme.

Derrière l’enquête, le roman parle de mémoire, et des histoires qu’on raconte à un enfant pour le protéger d’une chose impossible à dire. Le ton passe du comique à l’inquiétant d’une page à l’autre. Lucie Rico met très peu de points dans son texte : invitée de La Grande Librairie le 23 octobre 2026, elle a expliqué que ce choix rend les voix difficiles à distinguer, comme pour Jennifer, perdue entre ce qu’on lui a raconté et ce qu’elle s’est raconté elle-même.

Le titre est emprunté à un film italien de 1972, Perché quelle strane gocce di sangue sul corpo di Jennifer?, de Giuliano Carnimeo. Lucie Rico reprend les codes du thriller pour les tourner vers l’intime.

Qui est Lucie Rico ?

Lucie Rico est née en 1988 à Perpignan, la ville où se déroule l’enquête de Jennifer. Elle a étudié le cinéma et les lettres modernes appliquées, puis obtenu un master en médias et transmédia au CELSA. Après plusieurs années dans l’édition et les nouveaux médias, elle se consacre à la création à partir de 2016. Elle réalise des documentaires et deux fictions, Plein noir et The Big Shake, et écrit des scénarios. Elle a aussi enseigné la création littéraire à Clermont-Ferrand.

Tous ses romans sont parus chez P.O.L. Le premier, Le Chant du poulet sous vide (2020), suit Paule, une jeune femme qui reprend la ferme de sa mère et se met à écrire des biographies de poulets. Il a reçu le prix du Roman d’écologie en 2021, ainsi que le prix littéraire du Cheval Blanc et le prix Coup de cœur des Vendanges littéraires. Avec GPS (2022), raconté à la deuxième personne, elle s’approchait déjà du thriller : Ariane, qui vit recluse, suit sur son téléphone la géolocalisation de son amie d’enfance disparue, qui continue de se déplacer. Le livre a obtenu la mention spéciale du prix Wepler-Fondation La Poste. Ses romans sont traduits dans plusieurs pays.

Sur sa manière d’écrire, elle a confié à ActuaLitté : « Tous mes livres commencent comme ça, par un détail. » Dans ce troisième roman, le détail est un petit pull jaune.

Pourquoi lire ce roman ?

Si vous aimez les romans qui empruntent au polar sans s’y enfermer, ou si vous avez déjà douté d’un souvenir d’enfance, celui-ci devrait vous parler. Il se lit vite, et il pose une question qui concerne tout le monde : que reste-t-il de vrai dans ce qu’on se rappelle, une fois qu’on se l’est raconté des dizaines de fois ?