• À force d'espérer le bonheur pour demain, nous nous interdisons de le vivre aujourd'hui.
  • Pourquoi écrit-on une lettre ? Parce qu'on ne peut ni parler ni se taire. La correspondance née de cette double impossibilité, qu'elle surmonte et dont elle se nourrit. Entre parole et silence. Entre communication et solitude. C'est comme une littérature intime, privée, secrète - et le secret peut-être de la littérature.
    Impromptus, éd. PUF
  • Qu'en est-il de ce temps, et comment peut-on le penser, s'il n'est constitué que d'un néant (l'instant sans durée) entre deux néants (le passé qui n'est plus, l'avenir qui n'est pas encore) ?
    L'Être temps, éd. PUF
  • L'écriture naît de l'impossibilité de la parole, de sa difficulté, de ses limites, de son échec. De cela qu'on ne peut dire, ou qu'on n'ose pas, ou qu'on ne sait pas. Cet impossible qu'on porte en soi. Cet impossible qui est soi. Il y a les lettres qui remplacent la parole, comme un ersatz, un substitut. Puis celles qui la dépassent, qui touchent par là au silence. Celles-là ne remplacent rien, et sont irremplaçables. Ce dont on ne peut parler, il faut l'écrire.
    Impromptus, éd. PUF
  • Tolérer, c'est prendre sur soi : la tolérance qui prend sur autrui n'en est plus une. Tolérer la souffrance des autres, tolérer l'injustice dont on n'est pas soi-même victime, tolérer l'horreur qui nous épargne, ce n'est plus de la tolérance : c'est de l'égoïsme.
    Petit traité des grandes vertus, éd. PUF
  • La parole ne nous rapproche d'autrui, bien souvent, qu'en nous séparant de nous-mêmes, et ne nous rapproche ainsi de l'autre que fictiviement, qu'en surface ou pour la montre. Dans une lettre, au contraire, on n'atteint autrui qu'en restant au plus près de soi. Mais on l'atteint, du moins cela arrive, et à une profondeur où les paroles n'accèdent que rarement. L'écriture est plus proche du silence, plus proche de la solitude, plus proche de la vérité. Du moins elle peut l'être, et c'est ce qui la justifie. A quoi bon écrire, si c'est pour faire semblant ?
    Impromptus, éd. PUF
  • Ce n'est pas parce que le sage est plus heureux que nous qu'il aime la vie davantage. C'est parce qu'il l'aime davantage qu'il est plus heureux.
    Présentations de la philosophie, éd. Albin Michel
  • Les vraies lettres sont les lettres vraies. C'est par quoi elles valent. C'est par quoi elles touchent. Le vocabulaire compte moins que la sincérité. Le talent, moins que l'amour et le courage.
    Impromptus, éd. PUF
  • Certains de mes amis, même intelligents, m’assurent qu'à la mort ils ne pensent jamais, ou quelques fois par an tout au plus. Quant à en sentir la saveur... D'autres, comme moi, y pensent tous les jours, et à toute heure presque de chaque jour... Ce goût-là, c'est ce que nous connaissons le mieux. Comme les fraises à côté nous paraissent exotiques ! Peur ? Pas trop, me semble-t-il. Mais ce goût de néant sur toutes choses, cette ombre portée du périr... On ne meurt pas une fois, au bout du compte, pour finir. On meurt tous les jours, à chaque instant de chaque jour. L'enfant que j'étais est mort dans l'adulte que je suis, celui que j'étais hier est mort aujourd'hui, ou s'ils survivent en moi ce n'est qu'autant que je leur survis, chacun transporte son cadavre avec soi, et jamais ne reviendront les amours anciennes... La vie est déchirante parce qu'elle meurt, parce qu'elle ne cesse de mourir, là, devant nous, en nous, et le temps est cette déchirure, cette mort en nous qui avance, qui creuse, qui attend, qui menace... Faut-il y penser ? Faut-il oublier ? Question de sensibilité, à ce que je crois.
    Impromptus, éd. PUF
  • La solitude, pour qui la vit sans mentir, me révèle mon néant, m'enseigne ma vanité, le vide en moi de ma présence.
    Le Mythe d'Icare, éd. PUF
  • Tout le monde peut en écrire, du moins tous ceux qui savent écrire. Il suffit d'être vrai. Il suffit d'écrire au plus près de la vie telle qu'elle est, telle qu'elle semble, telle qu'elle passe et demeure [...]
    Impromptus, éd. PUF
  • Vivre est une tragédie, vivre est une comédie, et c'est la même pièce, et elle est belle et bonne, en tout cas elle peut l'être, si nous savons la vivre, si nous savons l'aimer comme elle est, et d'ailleurs nous n'avons pas le choix. Il faut aimer la vie comme elle est, ou ne l'aimer pas.
    Impromptus, éd. PUF
  • Rien n'est pur ou impur en soi. La même salive fait le crachat ou le baiser. Le même désir fait le viol ou l'amour. Ce n'est pas le sexe qui est impur : c'est la force, la contrainte.
    Petit traité des grandes vertus, éd. PUF
  • Nos lettres nous ressemblent, pour peu que nous le voulions, et même parfois, quand nous ne le voulons pas. Fragiles comme nous. Dérisoires comme nous. Belles, parfois. Pauvres et précieuses, banales et singulières, presque toujours. Un peu de notre âme est glissé là, dans la minceur d'une enveloppe. Un peu de notre vie, dans la folie du monde. Un peu de notre amour, dans le désert des villes.
    Impromptus, éd. PUF
  • Parce que l'homme est mortel, la médecine porte en elle sa limite ou son échec. Métier tragique, donc, qui se confronte au pire, presque quotidienneement, et qui ne sait que reculer le moment de sa défaite ultime.
    Impromptus, éd. PUF